La machine de la reproduction ou L'éternité dévoyée

Lettre au sujet des manipulations génétiques et du clonage
par Claude Paré, écrivain et paysagiste (Publié dans Le Devoir).

Le clone et les manipulations génétiques ont fait partie de l'imaginaire occidental bien avant leur apparition dans la "réalité". S'il en est ainsi, c'est peut-être parce que ces deux phantasmes sont une des conséquences de la conception du corps proposée par la médecine occidentale. Le discours médical fait du corps une machine, une machine biologique. La reproductibilité parfaite des organes et des corps est une des conséquences de cette conception. La machine est par définition reproductible, ses pièces peuvent être copiées et leur assemblage permet de construire une machine identique. Tel est le clone, il est la manifestation évidente de ce paradigme, il est la copie conforme d'un autre corps assemblé à partir du code de sa "fabrication" : le code génétique.

La science médicale poursuivra dans le sens de la manipulation génétique, de la copie des organes et des corps. Les raisons éthiques qui pourraient contrecarrer cette entreprise ne peuvent tenir. Il est dans la finalité même de la médecine et de la biologie de maîtriser et reproduire le vivant considéré comme un mécanisme.

Le cas des plantes cultivées et des animaux domestiques

Le désir de maîtrise de la nature par la sélection des semences et l'amélioration des cultures commence probablement avec l'agriculture elle-même. Le choix de semences hautement fertiles et productives fut probablement une des premières actions de l'agriculteur. Ce constant souci de maîtrise, lié à des connaissances biologiques de plus en plus poussées, a abouti à la manipulation génétique, à la culture in vitro, à l'ensemencement artificiel.

Avant la découverte de l'ADN, l'amélioration du potentiel des plantes et des animaux se faisait à travers le processus naturel de la réunion des deux "segments" de gènes provenant du père et de la mère.

La manipulation génétique implante un gène provenant de la même espèce ou d'une autre espèce dans l'ADN hôte sans respecter l'ordre des gènes acquis par des millions d'années d'évolution. Ce positionnement aléatoire dans la chaîne d'ADN ne permet pas toujours la survie du nouvel individu. Si la manipulation est réussie, le gène implanté peut produire les caractéristiques requises par la manipulation génétique, le plus souvent les protéines désirées, mais également des substances imprévisibles qui peuvent être nuisible aux humains et aux animaux.

Il y a un saut qualitatif entre les anciennes techniques de sélection et d'amélioration des animaux et la manipulation génétique. Celle-ci permet au biologiste d'outrepasser outre la barrière entre les espèces, brisant ainsi les lois naturelles de la reproduction. Ces lois impliquent qu'un poisson ne copule pas avec un fraisier et qu'une carotte ne couche pas avec un lapin. Ce serait une des missions de la science que de chercher à connaître les raisons de l'existence de cette barrière génétique. Mais il semble que l'application de la technique précède ici la volonté de connaître. En fait, on peut se demander s'il s'agit bien de recherches scientifiques ou de recherches commerciales ne visant rien d'autre qu'à produire du profit. Contrairement à la plupart des inventions où les lois de la nature sont utilisées pour produire des outils ou des matériaux, comme par exemple les propriétés thermodynamiques de la vapeur pour créer le train, la transgénèse passe outre les lois naturelles pour créer des êtres qui ne peuvent exister dans la nature. Alors que même l'énergie atomique se retrouve au sein des astres, la transgénèse contrecarre et pervertie les lois de la reproduction.

Dans le cas des plantes, des gènes provenant d'espèces animales implantées dans des plantes de culture, dites "transgéniques" peuvent migrer de la plante transgénique vers une plante "indigène", entraînant des conséquences imprévisibles pour l'écosystème entier. Un certain nombre de scientifiques réclament l'arrêt des manipulations génétiques sur les plantes, leurs effets sur les consommateurs et sur les écosystèmes étant presque impossibles à prédire.

Les scientifiques qui produisent les manipulations génétiques imaginent que le code génétique est fait d'une série de pièces qu'il suffit de changer ou d'intervertir pour produire de nouveaux mécanismes dans la cellule. Cette hypothèse mécaniste n'est peut-être pas fondée, l'ADN, tout comme le vivant, réagissant globalement à ce qui se passe à l'intérieur de la chaîne d'ADN et dans l'environnement.

L'extension généralisée de la notion de programme

Pour tous les organismes vivants, la science biologique et médicale pense le code génétique comme un programme que l'on peut modifier et copier. La conception du code génétique comme programme est l'extension de la notion du corps comme machine. Le programme génétique est ce qui actionne et génère la machine corporelle, c'est son système d'information. Tel un programme, il commande aux actions biologiques du corps. La notion de programme, bien plus que celle de l'ordinateur commandera ce siècle. La première compagnie au monde n'est pas une compagnie d'ordinateurs, mais une compagnie de logiciels. C'est le logiciel qui fait agir la machine, il est sa raison d'être. On assiste à la subordination de la pensée au programme et à la subordination de l'économie à ceux qui possèdent la maîtrise des programmes. Mais alors que le programme informatique est créé par l'homme, le code génétique a été créé par la nature et il est le fruit de millions d'années d'évolution. En un seul instant la manipulation génétique introduit dans ce legs un changement que des milliards d'années d'évolution seraient même incapables de produire. Elle remplace la logique de l'hérédité, qui est celle de la continuité et de la transmission, par la logique de l'instant, qui ne peut être, en elle-même, que catastrophe, rupture fondamentale des rythmes de la reproduction, avec toutes les conséquences imaginables et inimaginables que cela implique.

L'homme programmé

Les techniques de la reproduction sont et seront appliquées à l'homme. L'on sait que déjà notre identité génétique constitue une partie de plus en plus importante de notre univers symbolique et de notre identité. Le clone existe dans notre esprit comme une réalité vivante, il est l'aboutissement de ce cheminement. Nous mangeons déjà et ce en quantités de plus en plus appréciables des aliments manipulés génétiquement. Nul doute que nous deviendrons aussi ce que nous mangeons, des corps modelés par le contrôle génétique.

L'essor de la médecine, ses réalisations et sa progression sont liés à une volonté de prolonger la vie, de lutter contre la mort. Pour la médecine, cette machine particulière qu'est l'homme peut-être réparée. Comme toutes les machines, elle se dégrade et inévitablement meurt. Mais la réussite de la médecine occidentale dans le contrôle de la maladie nous a permis de repousser les limites de la mort. Ce sont ces limites qui sont en jeu dans la reproduction de corps parfaitement identiques et dans le clonage des organes. C'est ce désir de vaincre la mort, ce désir d'éternité qui est en jeu dans cette immense volonté de produire toutes les conditions qui permettraient à un corps de reproduire indéfiniment toutes ses composantes. La médecine conjugue cette conception du corps comme machine à cette volonté de repousser la mort.

Cependant cette volonté de gagner l'éternité en reproduisant un corps identique ou des organes remplaçant les organes malades d'un corps se heurte à un pacte fondamental entre la vie et la mort. Notre reproduction passe par la division des sexes. Au contraire des êtres asexués, qui se divisent indéfiniment eux-mêmes, notre mode de reproduction nécessite la rencontre de deux sexes opposés et la combinaison des lignées génétiques du père et de la mère. Cette rencontre implique que l'espèce est perpétuée à condition que les individus qui la propagent meurent, car ils sont incomplets, ne possédant pas pour eux-mêmes la totalité de ce qu'il faut pour perpétuer la vie. Cette rencontre sexuée est aussi, dans l'érotisme, une célébration de la vie. Ce pacte de la vie et de la mort est une des données fondamentales de l'espèce humaine, car la mort implique aussi, nécessairement, cette volonté de passer outre la mort en perpétuant à travers le langage la mémoire, la culture et l'art les acquis de l'espèce. Ce rapport à la mort par la culture est au coeur des civilisations.

La volonté d'éternité qui a été et qui est au coeur du sacré et de l'art, se trouve ainsi dévoyée de la sphère de l'esprit, des idées et de la culture en général vers une physique de l'éternité. Cette éternité n'est plus accordée à la culture comme pont entre les générations. Les changements des relations entre la reproduction et la sexualité entraîneront des modifications profondes dans les relations entre l'homme, la culture et la nature. La dissociation complète ou partielle de l'acte sexuel et de l'acte reproductif, sa prise en charge sociale sous l'égide de la médecine marquera la fin de l'espèce et la fin de notre conception de la culture. Elle changera radicalement notre rapport à la nature. Terminée la relation de la reproduction avec le hasard ou avec la "nature". Les diktats sociaux seront présents au sein même de l'apparition de la première cellule d'un nouvel humain. Il restera sûrement des hommes et des femmes. Pour ce qui est de l'humanité ou de l'humain ou de l'espèce humaine, il est impossible de savoir ce qui résultera de ce changement radical.