La crise des graffitis

Des graffitis sont apparus sur les murs et le drame a commencé. Une tragédie où le bien public a été bafoué, où l'argent des contribuables a été dilapidé...

En reprenant fiston de l'école j'avais déjà remarqué des graffitis sur les murs de la station St-Laurent. Rien de très extraordinaire, du travail vite fait, mais les murs en étaient couverts. L'escouade de la propreté était à l’œuvre. Cela semblait bien s'enlever, en grandes coulisses sombres. Je savais bien que cela n'avait que peu d'importance, les graffitis étant par définition des oeuvres éphémères.

Fiston m'a demandé s'ils avaient le droit....Non! bien sur! Mais ils l'ont pris. Ils ont franchi un interdit en contrevenant à un réglement de la STCUM. Et leur oeuvre sera effacée, ils le savent très bien. Ce dont ils ne se doutaient pas cependant c'est que leur geste deviendrait un grand évènement médiatique. Un grand drame humain où se sont affrontés ces grandes valeurs que sont la liberté et le respect de la propriété publique. La liberté d'expression existe malgré les interdits. Où en serions-nous si personne n'avait défié les interdits de "La grande noirceur". Dans le cas qui nous occupe, l'expression est à son minimum, mais en même temps, elle évoque une certaine volonté de se dire. Rien qui puisse provoquer la levée de bouclier dont nous avons été témoin.

On a bien vu, dans le cas des infirmières, que les revendications sont écoutées jusqu'à ce qu'elles ne mènent pas à l'infraction des lois. Le non-respect de la loi étant précisément que les infirmières n'avaient pas averti le Conseil des services essentiels de leur grève même si elles respectaient le nombre d'infirmières requis par la loi. Ce geste a été immédiatement condamné. C'en était fini du "capital de sympathie" du public face aux infirmières. Cependant, dans ce cas précisément, le peuple des payeurs de taxe n'a pas suivi les mots d'ordre unanime de ses éditorialistes.

Évidemment, les éditorialistes savent ce qu'est la liberté d'expression et en connaissent les limites, puisqu'ils l'exercent régulièrement. Ils ont oubliés que le prix de leur liberté d'expression dans les officines officielles du pouvoir est le silence des autres. Et leur argument est toujours le même : ils expriment le point de vue de la population, celle des payeurs de taxes qui ne veut pas payer pour le nettoyage des graffitis. Cet argument économique qui touche la corde sensible du payeur de taxe est une constante du discours québécois depuis 10 à 15 ans.

C'est une bien pauvre idée de la citoyenneté que celle qui fait coïncider le paiement d'un compte de taxes avec l'obtention de la pleine reconnaissance de la citoyenneté. C'est pourtant vers une telle conception que tend le discours public. C'est ainsi que, grâce aux travail constant des leaders d'opinions neo-libéraux, la situation des sans-emploi et des bsifiés de notre système s'est dégradée. Il est difficile de décrire ce gouffre vers lequel nous penchons tous qui fait coïncider l'intérêt commun avec le coût à payer pour chaque chose, qui fait du payeur de taxe le protagoniste de cette morale comptable et implacable. L'extrême sensibilité face aux déviations à cette loi est démontrée dans cette crise des graffitis, qui est précisément cette réaction démesurée face à un geste anodin. En somme une réaction hystérique, comme si le sort de la morale publique était concentré dans ces quelques dessins.

Quatre éditorialistes, quatre faiseurs d'opinions ont donc contribué à créer ce que l'on pourra désormais appeler la crise des graffitis : Jean-Robert Sansfacon, Pierre Bourgeault, Pierre Gravel et Franco Novo. En somme tous les journaux ont répondu à l'appel de ceux qui se nomment eux-mêmes ironiquement : "Criminals on the walls".

Commençons donc par Pierre Gravel. La pensée éditoriale et le pratique du journalisme en général consiste en ces temps modernes à exalter les contraires afin de trouver un moyen terme représentatif de la pensée de la classe dite moyenne. Ainsi Pierre Gravel se demande s'il s'agit d'un vulgaire problème de vandalisme ou si c'est un débat sur "la liberté d'expression de toute une génération de créateurs frustrés". Ce n'est pas du vandalisme, puisque ce n'est qu'une série de murs barbouillés; et ce n'est pas non plus une revendication de toute une génération. Il y a à peu près trente graffiteurs professionnels à Montréal et ils n'appartiennent pas nécessairement à une génération. Ces "jeunes" là savent très bien qu'ils sont perçus par la société comme des criminels mais ils poursuivent, parce que je crois qu'ils sont convaincus qu'il vaut mieux s'exprimer, même au prix de l'infraction à un règlement anodin, plutôt que de voler un dépanneur.

Pierre Gravel affirme que la liberté d'expression a ses droits mais quelle doit suivre les règles sociales, que faire des graffitis est un acte de vandalisme qui doit être sanctionné. Tout le monde sait cela, y compris les auteurs du dit vandalisme. Pourquoi remplir toute une page éditoriale pour le répéter? Il ne s'agit pas pour Gravel d'interpeller les auteurs d'un tel crime mais ceux qui parmi les élites prêchent pour une certaine tolérance. C'est donc une partie des élites intellectuelles que l'on veut ramener à l'ordre d'un discours uniformisé, ce sont les élites que l'on veut convier à parler d'une même voix afin de ne pas miner l'édifice de l'ordre public et de l'autorité.

En effet qu'arrive-t-il lorsqu'une experte, une autorité en matière de sociologie des jeunes, une membre de l'élite prêche pour une politique d'ouverture face à un geste aussi illégal et "enfantin". Probablement ce qui arriverait à un universitaire de l'université du Texas qui se poserait la question de la trop grande proportion de noirs dans les prisons : il serait ostracisé.

C'est précisément ce qui arrive à cette universitaire d'Ottawa, cette "sotte", selon Pierre Bourgeault, qui ose affirmer que ça signifie quelque chose. Alors que précisément pour nos éditorialistes ça ne peut rien signifier. C'est pourquoi ils écrivent des paragraphes et des paragraphes sur le sujet, pour bien faire comprendre à la population que ce n'est que du vandalisme. Autrement dit, ils veulent affirmer que ce sont eux les garants de la signification de la liberté d'expression et du bien public. La liberté d'expression permet à un professeur d'université de traiter un autre professeur de "sotte" et les graffiteurs de "petits cons". Selon Bourgault, ils ne font qu'écrire leur nom sur des murs et ils les "maculent", ils les salissent. Et Bourgault d'y aller avec la diatribe du "ça nous coûte cher!".

Dans la bouche d'un chroniqueur du journal de Montréal il est de bonne guerre de traiter l'opinion de membres de l'intelligentsia de "sots", mais pour un éditorialiste du Devoir cela devient presque un contre-sens. Ainsi Jean -Robert Sansfaçon écrit-il : "Dieu qu'elle est confortable, la position de l'analyste qui , à l'aide d'une grille à deux cents, vous explique tous les gestes de révolte." Mais, n'est-ce pas d'entrevues d'universitaires qui font des analyse à "deux cents" que Le Devoir abreuve ses lecteurs tous les lundis en page B-1. Pour Sansfaçon, les graffiteurs de Montréal n'ont pas talent, ce sont des artistes frustrés et leur création ne vaut pas le coup d’œil. Elles ressemblent à la publicité, mais au contraire de la publicité : "ils n'ont pas été sollicités et ne rapportent rien d'autre à leurs auteur que des démêlés avec la justice." Sansfaçon oublie sûrement le xième article de journal et les quatre éditoriaux ! Mais il nous ramène à l'inévitable cœur du sujet, cela ne rapporte rien! Il continue en disant que le geste des graffiteurs apportent avec eux un surcroît de répression. Or justement, Monsieur Sansfaçon n'est sûrement pas au courant qu'une brigade anti-graffiti a été mise sur pied cet été à Montréal et que cet épisode est peut-être une réponse à ce sursaut d'intolérance de cette administration verte que nos bien pensants ont contribué à mettre en place et qu'ils se font un plaisir de dénigrer.

En somme aucun ne semble vouloir entendre ce que recèlent ces graffitis, soit un malaise impalpable, diffus, difficile à cerner qui atteint une partie des jeunes. Que cette bien petite liberté d'expression et ce bien petit délit ait au moins le sens de provoquer tant de réactions hystériques, et que de ce fait, il signifie un certain silence sur une certaine réalité. Seul Franco Nuovo semble ne pas en faire tout un plat. Dans son éditorial nous apprenons qu'il prend rarement le métro. Ce qui est la preuve, n'en doutons pas, qu'il est un membre de l'élite.

Par les temps qui courent on s'interroge sur la réhabilitation du Chef et sur le silence des intellectuels mais l'on oublie qu'une société répressive se construit à coup d'intolérances et de répressions successives. On oublie que le "cheuf" est l'incarnation d'une société où la liberté d'expression est définie par une certaine élite qui se l'approprie. L'élite d'aujourd'hui est médiatique, est un héros et une vedette celui qui apparaît à la télévision. Cela les graffiteurs, tout comme les éditorialistes l'ont compris. C'est pourquoi ce rien qui était leur signature est devenu ce tout qui nous permet de comprendre un peu mieux où nous allons. C'était une bien petite entorse au règlement qui a permis à ceux qui détiennent la véritable liberté d'expression de mettre les pendules à l'heure. C'est un bien petit silence qui a conduit à une telle exultations. Le bien public sera protégé et nous ne paierons pas plus de taxes! Dieu soit loué! La moralité publique est sauve!

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J'ai un peu tardé pour écrire la suite, mais La Presse a fait un effort pour faire amende honorable : elle a trouvé un organisme , le café graffiti, qui travaille à donner aux graffiteurs une subsistante en les faisant sortir de la marginalité et en leur donnant l'occasion de peinturer des murs contre rémunération. Le directeur de cet organisme est le premier à affirmer qu'il désapprouve tout graffiti non-sollicité. Un repenti du graffiti anonyme y va de son laïus dans le même sens affirmant que les graffiteurs du métro ne sont pas reconnus dans leur milieu comme des artistes de talent, ce qui est vrai. Et le journal der nous montrer le parcours exemplaire de ce jeune qui s'en est sorti.

Ce qui est le plus intéressant est le commentaire du jeune qui parle du trill du graffiteur de cette montée d'adrénaline qui accompagne le geste illégal du graffiteur. Il dit avoir perdu ce trill et s'en ennuyer. C'est pourtant cet état qui est selon moi l'essence de l'art du writer.