Dimanche
« Celui-ci écrit pour celui qui est mort en une chambre close
Il parlera en écrivant de ce qu'il ne voit plus
Qui est un homme ou une chose nés où il n'y avait rien »

L'horizon s'est refermé comme deux draps
ramenés l'un contre l'autre par deux bras
Il n'y a plus ce bruissement de vos voix dans les couleurs
Cela s'est tu

Au ventre la tache verte
comme dans les profondeurs ce qui ne peut être dit

Une fumée s'élève de la plante
brûlée par l'oeil elle est encore vivante

Une vague en tire une autre
Les oiseaux ont des becs
qui déchiquettent la chair des poissons
Un livre à la tranche dorée luit sur le sol
Une bouteille de liqueur parle de sa fabrication
Ce qui s'était avancé jusqu'au bord du monde recule
Il n'y a plus de nouveau continent
Tout ce qui parle se taira
Les objets renaissent toujours sous la même forme
Les humains non
Les corps étaient de trop
Ce qui hurle là-bas est à l'intérieur de la voûte du ciel
Un steamer ne passe pas sur l'océan
Sur la corde pendent des langes
Un seul bruit pourra être entendu
Vous laisserez sur le pas de la porte de ce monde vos vêtements humides
La tortue mange enfin l'oiseau
Vous lisez un livre au soleil
De la pluie tombe sur la pierre
Un oeil ne peut plus voir le mouvement de la lumière
En regardant un grain de sable vous ne découvrez rien
Dans votre oeuil le chiffre trois reste
J'ai heurté dans ma course une planète
J'ai entendu son cri
Vous voudriez vous ajouter au monde avant tout bruit
Et puis c'est inutile vous renoncez
Couchez-vous dans ce lit et attendez!
Quelqu'un appelle
Mais celui qui lisait ne lit plus
Il a été lavé
Depuis ce temps
pas une lettre ne franchit son arcade sourcilière

Cela peut s'assembler en un craquement
Un ramassis de choses inertes
Laissés sur le sable des objets et des chairs décomposées
des plumes d'oiseaux des écailles
tournent le dos au soleil
inlassablement agités par le tourment salin

Limon muet est déplacé toujours plus haut
Sur la plage frange brune faite de tout ce qui est rejeté
Un certain roulement fait se caresser ensemble
Tous ces fragments puants
Il les ajoute les uns aux autres
Les uns s'accrochent aux autres presque sans bruit
Inlassablement s'assemblent pour pourrir ensemble

Puis il faut finir
Etre mort c'est-à-dire entièrement décomposé
Cela s'élève alors
Le craquement détient une voix
Un bras s'agite émerge du sable
Il tire vers le haut un tronc livide
Et une tête molle penche vers la surface humide
Toute la moitié d'une force humaine a tiré à elle
La demie d'un corps façonné de rien
Et comme cela voudrait vous dire
Vous qui n'êtes plus là depuis toujours
Un vent froid vient ralentir la poussée de la chose humaine
La gorge racle un mot incertain

La pourriture qui nous parle
ne nous répond pas
Ne dit-elle pas en premier lieu
Dieu ou si l'on veut Usines
Armoires contenant du linge
Récipients de nourriture
Microbes mués
Eléments rares du tableau périodique

Ce qui toujours nous manque vient à sa gorge
Et s'arrête au seuil de ses lèvres

Un corps est dressé au bord de l'océan
Il vient d'on ne sait où
Le craquement ou le râlement qu'a fait le paysage
A distrait un instant I'oeil de la scène
Là où il y avait l'ombre d'une forme parlante
Il y a cette chose humaine
Ce fils du limon et de la vague
Il n'est pas muet
Il lui faut parler quel qu'en soit le prix

«Un homme dans une chambre marchait ne sachant
Rien
Il avala le poison qui était le langage
Il ne reste de lui que ses vêtements roulés
et lavés par la vague »

Sa gorge récitera tous les noms
Les noms de personnes et de compagnies
Les chiffres dans les colonnes et pi
Les usines tournent dans sa chair et font des objets
Le commerce et les oraisons ne sont pas un secret pour lui
Cette pourriture parlera du prix de toutes les choses passées
Elle en fera la Sommation
Elle en inscrira le chiffre sur le sable
Puis parcourant tout le ruban de sable qui encercle le monde
Elle saura méditant qu'il y aura au bout du cercle
Comme né d'un chiffre sans fin
Un autre d'un autre sexe fait de la même substance
Et puis cela s'accouple mille fois en un instant
Engendre les chemins les noms la voix
Parcourant les chemins ils jouissent du paysage
Et ce n'est rien d'autre qu'eux
Les usines qui jette les poisons
Le langage qui reflue en eux
Le commerce qui les livre au paysage
Les lettres qu'ils dictent à leur mort
Puis la vague les rejoue sur le sable

Et nous voici avec notre odeur de carnage
Dictant au monde notre mort notre langage
Et nous voudrions en faire commerce
Pour que tous soient de cette substance
Pourriture qui cherche un paysage à sa mesure
Fibre que l'air interpelle
Qu'une voix aura chanté au matin
Après qu'ils eurent fécondé le silence

« Un jardin luit où sont effacés certains mots
Là sont ceux que la mort n'a pas enlacés
Le jardin est plein d'une odeur suave
Celle d'un certain livre haletant des
signes surannés du langage défait d'une planète éteinte »

Dimanche, Éditions les herbes rouges. Copyright Claude Paré et les Éditions les herbes rouges. Toute reproduction interdite sans autorisation.