Qu’est-ce que le délaissé ?

"Les délaissés sont de petites poches de terrains abandonnés, de petits domaines hors d’usage, sans utilité immédiate, des friches, ce qui reste. Les délaissés sont des refuges pour les espèces. Dans la campagne, ce sont les bas-côtés des routes, de tout petits linéaments de vie ; ce sont de véritables lieux d’herborisation, les lieux de la diversité. Les orchidées ne poussent pas sur les routes, pas plus que dans les champs."


Pour Gilles Clément, dans le délaissé apparaît ce qui reste de nature. Pour lui la campagne, avec sa tribu de normes, n'est plus l'espace représentatif de la nature. La ville forme un tissus continu qui enserre la campagne. Ainsi pour lui, l'espace des friches, où se développe une végétation diversifiée (le plus souvent un espace de colonisation) rappelle le foisonnement, l'anarchie de la nature.

L'espace ouvert de la track est de ce type. Des études sur l'écologie des villes ont montré que ces espaces ont une valeur inestimable du point de vue de la diversité biologique. Ce sont des réservoirs de vie animale et végétale. Ainsi, cet espace non-aménagé a une valeur réelle. À cette valeur s'ajoute l'histoire qui est inscrite dans le paysage que révèle la friche, comme ouverture à l'horizon et enfin, ces petits actes de liberté que sont les graffitis. Tous ces éléments font de l'espace de la track, un paysage inestimable. Les interventions faites autour de ce paysage devraient être minimales.

A contrario de cette thèse, le développement récent d'habitations aux abords de la rue St-Ambroise, qui bouche littéralement la vue sur la montagne est un acte de barbarie. Comme meurtre on ne peut faire mieux. Il y a peu d'équivalent d'une telle dilapidation du paysage.

La CEDEC Rosemont-Petite-patrie étudie actuellement des scénarios de développement des abords de la voie ferré. On y parle de logements, de centre de récupération. En aucun temps il n'est fait mention du paysage. C'est tout simplement comme s'il n'existait pas. Le développement consiste à occuper le territoire. À le rentabiliser selon une logique marchande. Il n'y a pas de considération de la circulation piétonnière autour et sur la track. Et pour cause! D'autant plus que ce lieu n'est pas vu comme un espace global. Il se doit d'être segmenté, les trous se doivent d'être bouchés. Comme si le bien être de la population passait de facto par la revitalisation marchande et l'entreprise. Le plus drôle c'est que la firme d'urbanisme ne tient pas compte dans ses recommandations de la présence probable du Taj-Mahal. Qui sera le haut lieu d'une certaine culture, une certaine culture dont une des expressions est le tag. Aménager des espaces en fonction de cette culture est impossible, parce qu'elle exprime tout simplement une certaine dissidence, une certaine négation de l'ordre établi.

De même que la track traverse la ville, et la réunit. Cette culture se réunit dans ce segment de ville et en fait un ensemble cohérent, une expression d'un autre ordre de la ville. On convient qu'il ne faut pas parler de ces trous dans les clôtures, des ces taches sur les murs, de ces prairies laissées à l'abandon. On ne peut concevoir une espace urbain non pas comme un réseau, mais seulement comme une série de boîtes alignées. On ne peut penser que ce vide qu'est l'espace de la track est aussi un lieu qui permet de percevoir un paysage inédit, unique et essentiel. Qu'il est aussi une voie de circulation qui permettrait de lier Montréal et de donner à ses habitants un accès à une autre vision de Montréal, d'est en ouest. Tous les gens qui fréquentent la track savent cela. Ceux qui se penchent sur leurs plans ne le savent pas. Un développement inédit pourrait suivre la création d'une voie d'est en ouest, plaisante, bordée de refuges, unie par le paysage de la ville perçue à travers une vaste prairie semi-aménagée. Des cafés, des lieux de réunions pourraient naître à ses abords.

Cette culture du délaissé, est aussi paradoxalement une culture du paysage vue comme globalité.