Cette année montréal célèbre le monde du livre
Du livre à la lecture

Cette année les acteurs de la chaîne de production, de distribution et de diffusion du livre feront de Montréal la capitale mondiale du livre. Le livre est plusieurs fois centenaire, les civilisations judéo-chrétienne et islamiques lui ont donné une forte valeur symbolique. Il a acquis après l’invention de l’imprimerie et depuis le milieu du vingtième siècle le statut d’objet culturel de masse. Depuis une vingtaine d’année, comme la plupart des produits culturels, le livre est confectionné avec des moyens électroniques, de la création jusqu’à l’impression. Principal support de diffusion de la littérature, le livre est concurrencé depuis une dizaine d’années par lnternet. Le projet de numérisation et de mise en ligne d’oeuvres classiques de Google met en lumière le statut changeant du livre et annonce peut-être une transformation des relations entre la littérature, la lecture et le livre.

Notre rapport à l’écriture a été modifiée par l’utilisation de l’ordinateur. Nous n’écrivons plus des lettres mais des courriels. Les jeunes consultent beaucoup internet et une partie de leur lecture se fait directement sur écran. Dans les organisations de travail, le document numérique est de plus en plus considéré comme l’exemplaire de référence. Chaque jour des milliards de transactions monétaires sont effectuées sans papier. L’annonce de Google, les efforts de numérisation des bibliothèques, les tentatives de créer des supports technologiques manipulables et lisibles montrent un changement dans notre appréhension de la lecture.

Il est possible de penser que la relation exclusive entre livre, lecture et littérature cèdera graduellement le pas à des rapports entre la lecture et un ensemble varié de supports de lecture, qu’ils soient numériques ou analogiques. Dans ces conditions, il sera plus fécond de faire la promotion de la lecture et de la littérature sans les lier nécessairement au livre, de séparer la question de la survie du livre de celle de la vie de la littérature.

L’existence de la littérature est antérieure à celle du livre, mais dans les médias on nous offre des émissions sur les livres, des chroniques sur les livres et des cahier sur les livres. Bien que la lecture soit la raison d’être du livre, il est essentiellement question du livre. Bien que nous parlions principalement de littérature, il est question de la production et de la circulation de l’imprimé. Le monopole du livre sur la circulation de la littérature est peut-être en voie de céder le pas à une expérience multiforme de la lecture, mais cela ne se fera que lentement. Pour longtemps encore les auteurs et les lecteurs resteront attachés au livre. Dans le cahier spécial du Devoir « La ville du livre » un des représentants de l’Anel, Mr. Fortin, nous informe de ses appréhensions face à l’initiative de Google alors que la directrice de la BNQ semble la saluer. Mais pourquoi s’opposer à ce qu’une bonne partie de la littérature libre de droits puisse être accessible à tous? Bientôt, il faut l’espérer, il ne faudra plus payer vingt dollards un classique imprimé en petits caractères, l’on pourra le lire avec un caractère lisible et rechercher dans le corps du texte chacun des ses mots. Au lieu d’être un repoussoir, l’initiative de Google peut être une occasion de rassembler les énergies de la littérature québécoise autour d’un projet de mise en ligne des grands classiques québécois.

Cette année du livre est aussi la fête du droit d’auteur. Dans la chaîne de production du livre la part de l’auteur, qui est rappelons-le le moteur premier de la littérature et de la lecture, excède rarement 10%... lorsqu’elle est payée. Une autre fraction, environ 15%, retourne à l’éditeur mais la majeure partie va à l’imprimeur, au distributeur et au libraire. Les auteurs ont raison de s’inquiéter de la menace que fait peser sur le droit d’auteur la diffusion numérique des « livres ».. Ce problème pourra être résolu par les clés d’accès ou le cryptage. Cependant, la disparition graduelle du support papier et de tout l’arsenal coûteux de production et de diffusion du livre pourrait être une occasion en or pour les auteurs de négocier à la hausse la portion du prix qu’ils reçoivent de la vente de leurs créations. Il ne faudrait pas que la baisse des coûts de production et de distribution de l'objet littéraire électronique passe entièrement dans les poches des éditeurs et surtout des distributeurs. Face aux changements de la chaîne de production des contenus littéraires, les auteurs doivent réclamer une plus grande proportion du prix de vente de leurs oeuvres. D'autre part, pour notre littérature, dans le contexte d'un marché restreint et d'une baisse graduelle des subventions, une diffusion numérique de la littérature pourrait être une solution à moyen et long terme pour l'édition indépendante. Une fois les coûts associés à la production et la distribution de l'imprimés levés, les éditeurs pourront mettre en place une structure de production et de diffusion plus rentable.

La littérature est souveraine et multiforme, si elle a eu besoin pendant longtemps du livre, il se peut qu'à l'avenir sa vie passe aussi par des formes qui ne l'associent plus au papier. Il sera toujours possible, lorsque la liberté d'expression est menacée, de diffuser une oeuvre sur internet, de la faire « passer » en la copiant indéfiniment et sans frais via les canaux électroniques. Certains écrivains utilisent l'hypertexte pour créer des oeuvres littéraires. Tous connaissent l'hypertexte, il s’agit d’un texte lié à d'autres textes par un lien numérique. Une littérature hypermédia se constitue aux États-Unis et ailleurs; elle a ses lieux et ses institutions. Elle repose sur l'alliance des mots et des images, sur l'interaction du lecteur avec des pages-écrans interactives. Son existence et ses réalisations montrent que la littérature déborde des cadres qui lui sont imposés et s'approprie tous les supports de lecture. La littérature est beaucoup plus que le livre et le droit d'auteur, elle est aussi la somme de toutes oeuvres antérieures et il rassurant de penser que cette portion majeure de la littérature puisse être accessible gratuitement.

La célébration de Montréal, Capitale nationale du livre est une occasion de voir au delà du livre toutes les formes de la littérature, forme d'art qui est née avant le livre papier et qui se perpétuera avec ou sans lui grâce au pouvoir de création des ses auteurs et au soutien de cette poignée d'éditeurs rares mais essentiels sans lesquels le livre ne serait qu'un objet marchand.