Publication sur internet, où se situe l'avenir de la littérature?

Récemment l'annonce de la publication sur internet de titres par la maison Barnes & Nobles a secoué quelque peu les médias. Ils ont alors posé la question (comme d'habitude) : "Mais pourquoi ça ne se fait pas au Quebec?". Mais cette question de la publication littéraire sur internet dépasse largement la simple question de la transposition du livre sur un support électronique.

Lorsque l'on parle du livre, on ne sait par où commencer. Doit-on commencer par la conclusion ou l'introduction, le début ou la fin? Le livre a longtemps été le support matériel de la lecture. Le livre est livre littéraire, livre philosophique, livre pratique, encyclopédique ou livre gadget. Mais, avec l'émergence du support électronique, la lecture et l'écriture changent. Le processus de production du livre a été bouleversé par l'informatique. L'Internet permet la diffusion de textes, y compris les grands textes littéraires ou philosophiques. Le livre n'est plus le support exclusif du texte. Est-ce à dire que le livre disparaîtra?

Pour comprendre la problématique actuelle du livre il faut se pencher sur des exemples concrets, par exemple, la transformation de l'encyclopédie imrpimée en encyclopédie numérique. Qui peut dire aujourd'hui qu'il est plus rentable économiquement de publier des encyclopédies sur papier plutôt que sur cédérom? C'est là un exemple simple de substitution de support de diffusion qui ne menace ni les éditeurs, ni les libraires comme agents économiques. Cependant, les encyclopédies multimédias avec leurs liens hypertexte, leurs images et leurs sons modifient notre façon d'appréhender la lecture. Pour ceux qui ont suivi le processus classique d'apprentissage de la lecture, des livres illustrés jusqu'au texte littéraire, les images et les sons ajoutés à l'encyclopédie ne sont qu'une façon d'illustrer une idée. Pour ceux qui apprennent à lire et qui sont confrontés dès maintenant au "texte" multimédia les données ne sont pas les mêmes. Nous ne savons pas jusqu'à quel point leur façon de lire ou d'écrire sera modifiée par le contact quotidien avec le multimédia. On connaît l'impact qu'ont eu les premières encyclopédies sur notre conception de la société et du savoir. Le format de lecture des nouvelles encyclopédies deviendra-t-il progressivement le mode généralisé d'exposition du savoir? À long terme, on peut se demander si tous les documents ne seront pas documents interactifs lisibles uniquement par ordinateur? Pour ceux qui sont passé des livres illustrés de leur enfance aux exercices abstraits de lecture des oeuvres philosophiques ou littéraires, la question se pose d'un changement possible de la conception de la lecture et de l'écriture qui n'aboutirait pas nécessairement au passage du concret à l'abstrait.

Les nouvelles technologies de l'information impliquent que la construction d'une page d'information est une opération complexe nécessitant la maîtrise des liens entre les textes, les images et les sons par l'intermédiaire d'un langage de programmation. C'est ce que découvrent chaque jour les amateurs qui créent leur première page sur Internet. C'est à ce double niveau que les opérations de lecture et d'écriture sont modifiées. Écriture sous forme multimédia du texte et des images, rédaction du programme permettant les interactions, puis lecture interactive, par le biais de programmes cachés, des informations, des images, des sons et des animations. Écrire sur Internet ce n'est pas simplement rédiger un texte, c'est aussi concevoir des interactions et des liens, puis écrire le programme qui les active. Nul doute que la notion de programme et la pratique de la programmation auront une influence sur notre façon de concevoir la lecture et l'écriture. Déjà les traitements de texte, qui sont des programmes, ont changé notre façon d'écrire et de produire des publications. Les nouveaux médias influenceront notre façon de concevoir la lecture et l'écriture.

C'est à ce niveau que se situent les enjeux des nouvelles technologies de l'information et que se posent les interrogations les plus pressantes. Non pas simplement quant à la forme matérielle du livre, mais aussi et surtout, sur ce que deviendra la lecture dans quelques dizaines d'années. C'est ici que se situe l'enjeu réel pour ce que l'on appelle la "littérature". La littérature est essentiellement un texte sans images, un texte nu qui interroge la société et la langue. Pour le lire, il faut imaginer ce que le texte suggère. L'enfant apprend à lire avec des textes illustrés dont il se détache progressivement pour aborder des textes sans images. Il apprend à créer ses propres images, il est confronté graduellement à l'existence de son propre imaginaire à travers l'imaginaire des autres. Mais que sera un livre littéraire pour un enfant confronté quotidiennement à des pages d'Internet ou à des cédéroms? On sait que les jeunes délaissent les médias traditionnels et fréquentent de plus en plus l'écran d'ordinateur, abordant la lecture sous l'angle de l'hypertexte. Pour des jeunes qui auront lu et navigué sur un écran de plus en plus sophistiqué celui-ci ne sera pas nécessairement obstacle à la lecture mais peut-être bien l'interface même de l'écrit? Si l'on vous offrait tous les classiques à peu de frais sur un écran pratique, agréable à lire, est-ce que vous refuseriez pour la simple raison que vous préfériez le contact avec le papier, le papier des éditions de poche?

D'autre part, avec l'émergence du WEB, de son hypertexte et des cédéroms on peut se demander si on assistera pas graduellement à l'émergence d'un nouvel art hybride, fait de textes, d'images et de sons? Ce nouvel art remplacera-t-il, dans notre imaginaire, la littérature? Ces deux formes d'art pourront-elles poursuivre leur évolution en s'influençant mutuellement? D'autre part le livre, comme objet matériel, est une donnée fondamentale de l'imaginaire de notre civilisation. Une nouvelle conception du livre, de sa production, de sa forme matérielle, implique un changement dans la conception de notre rapport au monde, de nos rapports sociaux voir même un changement de notre conception du corps ( et de la sexualité). Beaucoup d'écrivains, dits modernes, ont formulé à l'intérieur de la forme du livre imprimé des architectures littéraires qui modifient notre façon de concevoir la lecture. On n'a qu'à penser à Mallarmé ou plus près de nous à Nicole Brassard. Le volume matériel du livre ne coïncide pas nécessairement avec son architecture littéraire. Les tenants de la nouvelle culture des technologies informatiques affirment que la lecture est une opération mentale de type linéaire qui sera remplacée par une non-linéarité de la pensée propre aux oeuvres et à la culture des multimédias. Cette affirmation ne tient pas compte des oeuvres littéraires qui ont exploré la non-linéarité de la mémoire et du temps, de Joyce à Proust, des surréalistes à Italo Calvino. Cette façon de balayer les acquis de cent ans d'histoire littéraire est en soi ahurissante, et inquiétante.

C'est par rapport à toutes ces données que l'on doit discuter de l'avenir du livre. Les implications de la généralisation des supports électroniques et des moyens de communication interactifs sur notre façon de concevoir la lecture, l'écriture, le livre et la culture dépassent toute possibilité de prédiction. Même Bill Gates ne sait pas ce que sera Internet dans dix ans, c'est pourquoi il achète tout ce qui lui tombe sous la main, afin d'être certain de maîtriser cet avenir. Il en a les moyens. Pour un écrivain, l'enjeu est plus minime. L'important pour lui est d'être lu. La littérature a d'abord été une chose orale, puis écrite, elle est actuellement un ensemble de textes, une mémoire vivante. L'industrie du livre est l'intermédiaire entre l'écrivain et le lecteur, elle permet la rétribution symbolique et pécuniaire de chacun. Les appareils éditoriaux et critiques participent à la production et la circulation de la littérature. Les bibliothèques sont des lieux privilégiés de la culture. Le livre demeure le support matériel prépondérant de la transaction entre le lecteur, l'écrivain et la maison d'édition. Cependant de plus en plus de textes littéraires et philosophiques sont disponibles par les canaux électroniques. On assiste à un changement généralisé de supports. Le livre imprimé n'est plus l'unique support de la lecture et les bibliothèques ne sont plus les uniques "lieux" de diffusion de la culture littéraire.

La tâche des éditeurs, confrontés à ces modifications, n'est pas de sauver le livre comme objet matériel, mais de sauver la publication de la littérature. La littérature demeure une marchandise offerte sous la forme de livres achetables en librairie. Les librairies sont appelées aussi à se modifier. Dans les plus grandes, un espace de plus en plus important est dédié à des disques, des cédéroms, des produits dérivés. La place réservée aux fonds littéraires diminue. Un livre ne demeure en librairie que quelques mois. Un espace de plus en plus restreint est accordé à la poésie. Il faut recourir aux commandes pour se procurer ces livres ! Alors, pourquoi ne pas les commander de la maison de distribution, sur un site Internet? Bien sur, on continuera d'acheter des livres en librairie, à bouquiner, c'est une activité plaisante, mais pourquoi ne pas acheter directement du distributeur et épargner quelques sous. Et pourquoi ne pas aller plus loin et faire sauter ces intermédiaires que sont les distributeurs... Et du même coup verser à l'auteur et l'éditeur cette part de la transaction qui revient au libraire et au distributeur. Le distributeur peut continuer à faire de bonnes affaires, mais pourquoi les éditeurs ne vendraient-ils pas directement les livres aux lecteurs, via leur propre site? C'est peut-être une bonne idée, l'avenir nous le dira. Il est important que les écrivains et les éditeurs comprennent ces enjeux. On sait qu'un écrivain ne retire que 10% de la vente du livre. L'on dit que l'on se dirige vers une économie du savoir alors que la plus petite part de l'économie du livre va au concepteur du livre et à l'éditeur (qui y collabore), une bonne partie du reste allant à la production matérielle et à la distribution de volumes de papier.

Les médias constituent l'autre intermédiaire de la transaction entre l'écrivain et le lecteur. Mais l'espace accordé dans nos journaux à la littérature rétrécit. Les pages littéraires de nos quotidiens sont maigres. Bien plus, répondant certainement aux voeux des patrons de l'industrie de l'édition, ces pages sont des pages de "livres". On ne publie pas de cahiers littéraires, on nous offre des cahiers de "livres", comme si littérature n'était pas un art au même titre que la danse, le cinéma, ou la peinture. Pour l'avenir de la littérature... du livre... nos quotidiens ont une mission à accomplir, par exemple, accorder autant de place à la littérature qu'au cinéma ... américain et modifier en profondeur leur façon de concevoir la communication des oeuvres littéraires. L'appareil critique des quotidiens et des médias en général est assez pauvre. On compte sur le bout des doigts les lecteurs dits professionnels, les commentaires sur les livres appelés "critiques" ne sont la plupart du temps que des chroniques illustrant les goûts des lecteurs accrédités par les institutions médiatiques. À la télévision, les émissions sur la littérature sont des salons télévisuels où chacun exprime ses préférences, où l'auteur se fait voir. L'émission littéraire est avant tout un talk-show. La télévision diffuse peu de documentaires ou de reportages sur les auteurs et leurs oeuvres. Ce que l'on pourrait appeler "l'information culturelle" n'existe pas en littérature... Sauf à la radio. Heureusement... il y a Internet....qui occupe tant d'espace dans nos journaux? Pour l'auteur ou l'éditeur, ce média pourrait devenir un espace privilégié de contact avec le lecteur. Chaque internaute peut, s'il le désire, exercer son droit de critique et de réplique, à bon escient, puisque chacun a droit à ses opinions et ses goûts, qui en valent bien d'autres.... Internet est un vaste salon à géométrie variable. Dans ces conditions le rôle des médias dans la couverture de la littérature pourrait changer, ils deviendraient enfin un lieu de communication du contenu des oeuvres et surtout de mise en perspective des oeuvres entre elles. Un espace de réflexion véritable sur la littérature.

Pour que la littérature poursuive son histoire, il faudra qu'un certain effort culturel soit consenti. Ce n'est pas simplement, comme le pensent les experts de nos médias, par la multiplication des commentaires sur les livres que ce résultat sera obtenu, c'est par un effort de mémoire. La littérature comme histoire existe même si les livres ne se vendent pas. Ce qui importe est que les oeuvres littéraraires ou philosophiques soient lues. Pourquoi pas une chronique dans nos médias sur les auteurs du passé comme Aquin, Molière, Gauvreau, Homère... faut-il toujours attendre que les livres soient réédités pour parler de littérature?

On ne peut pas dire que la littérature disparaît ou disparaîtra des manques de la couverture médiatique ou des sommes exigés pour la mettre en vente, on peut dire qu'elle s'évanouit. Elle se dissout dans un monde où pour être lu il faut nécessairement passer par l'intermédiaire médiatique, qui semble-t-il, pose ses conditions en parlant de livres et non de littérature. Et c'est sans compter sur la disparition, peut-être souhaitée de l'auteur et de ses droits....À l'image du cinéma américain...Mais l'auteur résiste et s'acharne... Si on me disait demain.. "Ecoute mon cher Claude P. On ne fera pas de livre, tu nous donnes ta disquette, on place ton texte sur notre site, tu auras une bonne couverture de presse, tu es certain d'atteindre autant de lecteurs...". Je dirais..." Oui... À condition que la part de droit d'auteur payée à Claude Paré soit augmentée". Bien sûr j'aime les librairies, les distributeurs.... Et mes éditeurs, j'aime les livres et les bibliothèques. Il faut simplement savoir que la littérature doit vivre, parce qu'elle est un cri au-dessus du désespoir. Samizdat!

Mais il faut se méfier des promesses de la technologie, le jour où le livre disparaîtra des tablettes n'est pas encore venu. Il y a tant d'analphabètes sur la planète. Chose certaine l'avenir du livre, comme objet matériel tel que nous le connaissons n'est pas nécessairement lié à celui de la littérature... mais l'avenir du livre comme forme spirituelle, comme objet de pensée, est lié à celui de la littérature.

En somme... la question de l'avenir du livre qui semble inquiéter les libraires, les éditeurs, les distributeurs me semble, comme auteur ou écrivain, moins cruciale que la question de la disparition de la littérature et de la notion d'auteur.

Claude Paré (1993) Papier expédié aux journeaux, non publié.